Lendemain de cuite

 

Par Erwan Le Goffic - avril 2005

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     C’est tout d’abord une espèce de sensation désagréable qui m’arrache au sommeil. Le néant se dissout lentement, et ma pensée renaît petit à petit. La sensation désagréable se précise, se mue en un faible mal au ventre qui va grandissant : Déjà, je voudrais que ça s’arrête, retourner à la douceur du sommeil. Mais la gêne se fait plus insistante encore et ne me laisse pas l’espoir de revenir en arrière. Une douleur à la tête commence aussi à se faire sentir : elle gagne progressivement tout l’avant de mon crâne et reste encore faible, mais je sais bien que bientôt elle ne me laissera pas de répit... Il me semble aussi entendre un léger bruissement de vagues pas très loin de moi : de petites vagues d’une mer qui me semble calme. Le bruit est vraiment agréable, je me laisserai bien bercer par le son, mais je me sens trop nauséeux, trop fatigué, trop meurtri pour l’apprécier... Je suis allongé, j’ai mal un peu partout, ma tête me lance encore un peu plus maintenant, et toujours ce mal au ventre qui enfle, toujours cette nausée... Je me sens impuissant face au mal qui m’envahit, et je sais pertinemment que je n’y pourrai rien. Alors, finalement résigné, péniblement, j’ouvre les paupières :

     La lumière me fait mal aux yeux, ou peut être à la tête, je ne sais plus très bien. Il fait jour, il ne me semble pas apercevoir de nuages dans le ciel, mais il demeure d’un bleu cendré : ce doit être le matin. Je tourne alors la tête sur le côté, et bien que les rochers autour de moi me barrent encore la vue du soleil, je peux néanmoins admirer la voûte rougeâtre se mêler somptueusement au bleu qui la recouvre. Je me rappelle qu’on est en juin, et avec le jour qui vient de se lever l’air est encore frais. Je suis alors curieux de connaître l’heure avec plus de précision : Je sens ma montre à mon poignet, et tout en restant allongé sur le dos, je tente de lever mon bras droit vers mon visage : J’essaie de le bouger, mais il me fait mal et m’incite à stopper mon geste. Finalement, malgré la douleur, je parviens péniblement à placer mon poignet devant mon visage : Il est cinq heures et quart du matin.

     Je délaisse alors ma montre pour mieux regarder mon avant bras : Celui-ci est meurtri, déjà quelques ecchymoses ont bleui ma peau. J’essaie de comprendre pourquoi, mais tout demeure embrouillé dans ma tête... ma tête qui me fait toujours aussi mal. J’aimerais que toutes ces douleurs s’arrêtent, mais plus j’ai l’impression de recouvrer mes esprits, moins bien je me sens : Hier soir j’ai trop bu, j’ai vraiment trop bu, c’est sûr. J’ai mal au dos aussi : les rochers sur lesquels je suis allongé ne doivent pas être plats, car ils me font bien mal. Et puis j’ai aussi la gorge en feu, sûrement parce que j’ai bien trop fumé hier soir.

     Hier soir… hier soir… je me rappelle qu’on fêtait les résultats du bac... Enfin, eux surtout, parce que moi c’est vrai que je ne l’ai pas eu. On a bien bu, mais je ne me souviens pas de tout, enfin pas de grand-chose même. J’avais fumé, et pas seulement du tabac, et je m’étais aussi bien marré avec Marion… enfin c’était une bonne soirée ! ... Alors, pourquoi je suis encore là ? Et où sont les autres ? quelque part près d’ici ? partis sans moi ?

     Je commence un peu à paniquer, je ferme les yeux, j’essaie de me calmer, mais tout se bouscule dans ma tête : je veux comprendre.

     Je me décide alors à essayer de me lever et d’aller voir s’ils sont toujours là, quelque part.

 

*

 

     Laurent avançait dans la cour du lycée, au beau milieu du fourmillement incessant des autres élèves venus aussi voir leurs résultats. Devant lui se tenait tout un attroupement compact, duquel il en voyait beaucoup sortir à toute allure, le sourire aux lèvres, ou encore poussant de petits cris pour exprimer leur joie. Et puis il y en avait d’autres, moins nombreux, qui ressortaient de l’attroupement l’air penaud, tête basse... Il serait sûrement comme eux, tout à l’heure, quand il aurait vu ses résultats du bac sur les panneaux d’affichage : Il ne se faisait pas de faux espoirs, il n’avait presque pas travaillé pour. Il ne se faisait vraiment pas d’illusion, même si au fond de lui il espérait quand même se tromper.

     - Eh Laurent ! T’as été voir tes résultats, hein ?

     - Salut Cédric… ben non je viens juste d’arriver... J’y vais, là.

     - Ah... Tu sais ?... non ?...  Purée ! Moi, je suis content ! je l’ai eu ! Je suis...

     - Super, je suis content pour toi aussi… mais faut que j’aille voir pour moi.

     Cédric continuait de le fixer bêtement, un sourire béat jusqu’aux oreilles, les mains dans les poches, se dandinant d’un côté puis de l’autre, absolument noyé dans son bonheur. Laurent avait du mal à supporter cette vision, il avait coupé court au dialogue et s’engouffrait déjà au sein de la foule qui s’entassait devant les panneaux d’affichage des résultats.

     Il se faufila péniblement sur la gauche, pour atteindre les premiers panneaux. Abgral, Laurent Abgral : son nom serait sans doute sur les premières feuilles. La foule était dense, les élèves étaient tous tendus et ne faisaient absolument pas attention à laisser passer les autres. En forçant un peu le passage, Laurent finit par atteindre le tableau : Il disait qu’il s’en foutait de son bac, mais là son cœur battait fort. Peinant pour garder sa place, il parcourut la liste des noms jusqu’à arriver au sien...

     7,85 sur 20 de moyenne... Le chiffre s’abattit violemment sur les faibles espoirs qu’il cultivait encore. Il baissa la tête, essaya de se réconforter, de se dire que ce n’était pas si terrible que ça, que de toute façon il l’avait un peu cherché... non ? Mais ce qui le démoralisait assurément était de devoir annoncer la nouvelle tout à l’heure aux parents, ainsi qu’aux amis qui, eux, l’auront sûrement eu...

     - Eh !... Heu… s’il te plait, tu peux te pousser, j’arrive pas à lire.

     - Ah… Désolé.

     Laurent, lentement, se tournant de côté, traversa la foule, puis mollement se dirigea vers la sortie de la cour, tête basse, l’air penaud, comme certains des élèves qu’il avait vus en arrivant.

     Il remarqua un petit groupe au milieu de la cour. Il reconnut Cédric, mais celui-ci était maintenant accompagné par Philippe et aussi Marion. Une envie de partir sans même aller les voir lui traversa l’esprit : il aurait voulu être un peu seul, ou du moins ne pas avoir à affronter tout de suite ses amis. Mais après tout, rester seul n’allait rien changer à son sort, et puis il avait envie de parler un peu aussi. Alors, d’un pas un peu plus décidé, tête relevée, il rejoignit le groupe.

     - Salut Philippe, Salut Marion...

     - Heu... Salut.

     - Hhhhmph... Salut.         

     Aucun des deux n’avait l’air dans leur assiette.

     A la recherche du regard d’un être moins déprimé que lui, Laurent se retourna finalement vers Cédric, qui lui avait toujours l’air de se sentir heureux… c’était bien le seul des trois à se sentir bien !

     - Ca ne va pas ?

     - Moi si, répondit Cédric en levant les épaules en signe d’impuissance.

     - Vous ne l’avez pas eu ? Demanda finalement Laurent en observant alternativement Philippe et Marion. Alors ce fut elle qui, l’air accablée et d’une voix vibrante, lui répondit :

     - Heu… non… pas eu… J’ai essayé de bûcher pourtant… mais c’était trop dur, j’arrivais pas… purée… pfff… j’y crois pas que je l’ai pas.

     - Tu sais moi non plus je ne l’ai pas eu, annonça-t-il à Marion en la regardant d’un air amusé, cherchant un peu à dédramatiser la situation pour lui remonter le moral.

     - Oh ! Ben… on est deux alors ! c’est super, on va pouvoir déprimer ensemble comme ça...

     - On est deux ? répéta Laurent. Mais alors Philippe tu...

     - Il l’a eu, l’interrompit Cédric. Mais il vient de croiser Marie, elle était avec un autre gars.

     Philippe leva la tête, fixa Laurent d’un regard humide, et d’une voix chevrotante, il commença :

     - Elle… quand je l’ai vue… elle revenait d’être allé voir ses résultats... Elle avait l’air heureuse... Et puis un autre gars est sorti de la foule… je ne le connaissais pas, mais lui il la connaissait : Il s’est approché d’elle… et puis… il… il lui a dit quelques mots… elle aussi… et puis… et puis... Elle l’a embrassé ! Ca a duré long ! ils sont restés comme ça enlacés dans la cour un sacré moment… et puis ils sont partis... Moi, je vais pas bien depuis… tu comprends ? c’est pas tenable ! j’arrive pas à l’oublier, et puis...

     - Allez calme-toi. T’y est pour rien si elle t’a quittée, et puis tu vas pas en rester là ! Tu en rencontreras une autre ! La vie contin...

     - Non ! Elle continue pas ! je l’aimais !

     - Mais t’as eu ton bac, non ?

     - Oui, mais...

     - Bon tu vas partir d’ici… tu vas à Rennes, c’est ça ? C’est bien plus grand que ce trou perdu ? Et là-bas tu rencontreras pleins de filles belles et sympas !

     Les mots de réconfort de Laurent ne l’apaisaient pas, et lassé d’expliquer son chagrin à tout le monde, Philippe scruta discrètement autour de lui, l’oeil à la recherche d’une diversion afin de changer de sujet.

     Indiquant alors du menton une direction, il annonça d’un air un peu moins éploré :

     - Tiens, voilà Céline qui arrive avec Michaël.

     Céline, toujours bien coiffée, propre sur elle, était accompagnée par Michaël, son copain depuis maintenant presque un an. Lui, présentait franchement moins bien qu’elle : il était habillé, comme à son habitude, en survêtement... Cela contrastait quelque peu avec la jupe et le beau chemisier que portait Céline. Elle faisait partie de leur groupe d’amis quand elle avait rencontré Michaël, ils n’avaient donc pas fait d’histoires pour intégrer son copain à leur groupe.

     Cédric demanda en premier :

     - Alors, vous l’avez eu ?

     - Oui, répondit Céline avec un grand sourire.

     - Tout juste pour moi, ajouta Michaël, mais bon je l’ai.

     Céline, voyant que tout n’allait pas pour le mieux, demanda :

     - Vous, ça ne va pas ?

     - Moi je l’ai eu aussi, répondit sans attendre Cédric. Philippe aussi, mais il est triste parce qu’il a croisé Marie, son ex, avec un autre.

     - Ah, heu… je comprends… je suis sincèrement désolé pour toi Philippe.

     - Pour moi et Marion, renchérit Laurent sans attendre, eh bien, on ne l’a pas eu.

     - Ah bon, même pas de repêche ?

     - Non… même pas, répondit timidement Marion en relevant un peu la tête.

     - Tout ça est bien triste, conclu Céline.

     Tout le groupe resta ainsi quelques secondes, gênés, sans mot dire, avant que Michaël ne brise la glace :

     - Je sais pas moi… qu’est ce qu’on fait maintenant ?

     S’adressant aux trois corps amorphes devant lui, Cédric demanda :

     - Vous, vous n’aurez peut-être pas trop envie de faire la fête non ?

     Tous trois se regardèrent alors, Marion se mit soudait à rire :

     - Ca nous ferait peut-être du bien de noyer notre chagrin dans l’alcool, non ?

     - Heu… pfff… au point où j’en suis, pourquoi pas ! Répondit Philippe.

     - Je sais pas trop moi...

     - Allez, Laurent tu vas pas te faire prier ! Lança Philippe qui semblait subitement un peu plus jovial.

     - Bon… allez, d’accord ! ça me va !

     - Comment on fait alors, on se rejoint sur la plage ce soir ?

     - A la crique, dans les rochers, comme d’hab ?

     - La crique de Porgoarret ? Ben… ouais, pourquoi pas.

     - Bon alors, il faut qu’on aille acheter les bouteilles maintenant.

     - T’as raison… ben, on y va alors !

     Ils quittèrent la cour du lycée, et se rendirent au premier super marché venu. Ils achetèrent beaucoup de bière, et aussi quelques bouteilles d’alcool fort « pour bien finir la soirée ». Puis ils transportèrent le tout jusque dans les rochers de la crique : Dans les fourrés, en haut des galets, près de l’endroit où ils comptaient passer la soirée, ils cachèrent toutes les bouteilles et les packs de bières. Ils se donnèrent ensuite rendez-vous au même endroit, à vingt et une heures.

 

*

 

     Je me tourne douloureusement sur le côté, et lentement, la tête pendante, je me mets à quatre pattes. J’ai l’impression qu’on me serre l’abdomen dans un étau et ma tête tourne horriblement. Tout s’accélère, je suis pris d’un atroce haut-le-cœur. Un soubresaut me fait tressaillir, puis une convulsion me parcourt du ventre à la bouche, et sans pouvoir me contrôler, je vomis : Impuissant, je regarde le liquide brunâtre se déverser par saccade et le goût acide envahit ma bouche. L’odeur, le son, s’y ajoute, me dégoûte… et me fait vomir encore... Puis cela s’estompe. Je reste immobile, à regarder, hébété, la marre brunâtre et grumeleuse sous mes yeux... Puis la convulsion revient, et tout le reste avec... puis ça s’arrête à nouveau. Alors j’attends pour voir si ça ne va reprendre encore une fois... mais plus rien. Soulagé, toujours à quatre pattes, les bras écartés, je tousse plusieurs fois, puis je m’appuie sur une main et m’essuie vaguement la bouche.

     Je relève la tête, je me sens un peu mieux.

     Je regarde autour de moi, je reconnais la crique de Porgoarret : Cette petite crique où quelques bateaux viennent y déposer amarres. Je regarde un peu plus vers le bord de l’eau, et distingue sur le sable une forme humaine allongée. Je m’en trouve à plus d’une centaine de mètres, bien trop loin pour distinguer mieux les choses. La personne reste allongée, et ne bouge pas, je m’interroge, je m’inquiète : je me doute que ce doit être un de nous six présents hier soir.

     Sans réfléchir plus longtemps, je me lève pour aller voir. En appuyant sur ma jambe droite, un élan de douleur me fait plisser les yeux, je force un peu dessus, mais même une fois debout là douleur est toujours là : J’essaie de faire un pas, j’ai mal, mais cela m’est supportable, et en relevant ma jambe de pantalon, je n’y vois rien d’apparent. Sans m’éterniser alors plus longtemps sur ma douleur, de plus en plus inquiet par celui étendu là-bas sur le sable, je me remets à cheminer dans les rochers en boitant fortement.

     Tout en progressant péniblement, je ne peux quitter du regard la personne vers laquelle je me dirige, et petit à petit le trouble m’envahit : Je le reconnais, c’est Michaël qui est étendu là-bas. J’arrive sur le sable, je presse de plus en plus le pas, et mon trouble fait place à l’inquiétude. Il est allongé sur le dos, et son visage me semble amoché. Plus j’avance vers lui et plus je discerne les ecchymoses, les coupures et les griffures qui le recouvrent. Je ne vois plus que son visage, j’avance en courant presque, traînant maintenant ma jambe comme je le peux. Arrivé à sa hauteur, je m’écroule à genoux sur le sable. Il ne se réveille pas : à le voir, on dirait qu’il sort d’un combat de boxe. D’une voix faible et chevrotante je commence à lui parler pour le réveiller.

     - Michaël ? eh oh, Michaël ? Dis, réveille-toi, allez !

     Mais, il ne se réveille pas, alors je panique, je ne comprends pas pourquoi il est dans un tel état. Dans ma tête, il y a un grand vide, je ne me rappelle pas de ce que j’ai pu faire hier après avoir bu, et j’en ai peur, j’ai envie de pleurer. Tout mon corps se crispe, je ferme les yeux avec force… Et là j’explose, les larmes sortent, je balbutie, puis je commence à brailler « Michaël, eh ! debout ! Oh, Michaël, allez ! réveille-toi ! ». Sans attendre de réponse, je le prends par les épaules et le secoue comme un prunier. Il émet une plainte, et je le relâche, une vague de soulagement m’envahit : il revient à lui. Il gémit encore un peu, et sûrement sous la douleur, son visage se crispe, puis il cligne et finit par ouvrir les yeux. Il m’aperçoit à côté de lui, tourne son visage meurtri vers moi et me regarde fixement.

 

*

 

     Vingt heures cinquante, Laurent était déjà sur place.

     En avance, et voyant que personne n’était encore là, il s’était calmement assis en tailleur, contemplant le paysage : Cette crique, il y venait beaucoup étant enfant avec son père. Il passait son temps dans l’eau, souvent à jouer dans un petit bateau pneumatique que son père attachait à un rocher à l’aide d’une grande corde. Ainsi il pouvait s’amuser dans le bateau pendant que son père somnolait, tranquillement allongé sous la chaleur du soleil.

     Maintenant, pour lui, ce lieu se retrouvait chargé d’une certaine mélancolie : le temps avait passé, le bateau pneumatique était dégonflé et rangé dans un coin du garage, et il n’allait plus avec son père ici pendant les après-midi d’été : Le temps fuyait, les choses qui avaient été n’étaient plus, et il s’en rendait compte.

     Laurent soupira, souleva le pan de sa veste, plongea la main dans la poche intérieure et en sortit un paquet de cigarettes. Las, plongé dans ses souvenirs, il s’en alluma une, puis nerveusement en aspira une grande bouffée… la tête lui tourna un peu et il se sentit un peu plus calme. Le silence berçait ses pensées, même le bruit des vagues était à peine audible, le bord de l’eau se trouvant loin de lui. En effet, c’était presque marrée basse, et la mer, qui continuait de se retirer, avait déjà délaissé quelques petits bateaux de pécheur sur le sable, tandis que les plus gros, plus au large, mouillaient encore...

     - Alors on rêve ?

     - Hein ! heu... Céline ! Tu m’as surpris, je ne t’ai pas entendu venir.

     - Tu avais l’air absorbé dans la contemplation du paysage, en effet.

     - Oui, j’aime bien cet endroit.

     - C’est calme c’est vrai... Dis-moi, personne d’autre n’est arrivé à ce que je vois ?

     - Non non, pas encore. Mais bon, on est en avance, alors ça ne m’étonne pas.

     Céline jaugea rapidement Laurent, puis lui demanda :

     - Tu n’as pas l’air bien ?

     - Oh, ben j’étais plongé dans mes pensées, voilà tout.

     - Et pour ton bac, t’es pas trop cassé ? ça va ?

     - Heu… couci-couça... Enfin, je l’ai annoncé aux parents tout à l’heure, donc le plus dur est fait.

     - Ils ne l’ont pas trop mal pris ?

     - Oh... Ils n’étaient pas ravis, c’est sûr. Mais leur réaction a été bien moins mauvaise que ce que je ne pensais.

     Il haussa les épaules et reprit :

     - Bah j’essaie d’y voir le positif. Tu vois, au moins je resterai ici un an de plus.

     - C’est sûr, de toute manière tu ne peux plus rien y faire, alors...

     - Oh et puis tu sais, je n’ai pas non plus fait grand-chose pour l’avoir !

     Ils se regardèrent tous deux en rigolant. Puis Laurent, plus calme, reprit :

     - Et toi alors, tu ne vas pas rester ici, non ?

     - Oui… je ne vais pas rester.

     - Alors, tu vas aller ou ? demanda Laurent, impatient.

     - A Rennes, normalement, admit-elle d’un air enjoué.

     - Ah ben il y a Philippe qui y va aussi ! Il faudra lui faire connaître d’autres filles à celui-là ! Tu as vu comment il était déprimé tout à l’heure ?

     - Oui, c’est pas évident pour lui, le pauvre.

     - Alors au fait, continua Laurent, tu hésitais sur ce que tu voulais faire, non ?

     - Oui… mais c’est bon, ça y est je me suis décidée, je me sens d’ailleurs mieux maintenant, bien contente d’avoir fait mon choix.

     - Allez… dis ? C’était institutrice ou sage femme, c’est bien entre ces deux-là que tu hésitais ?

     - Oui, je m’étais pré-inscrite pour les deux filières, et ça faisait longtemps que j’hésitais, mais là c’est bon ! Finalement il fallait juste que j’ai mon bac pour que ça me décide...

     - Juste… juste, insista Laurent d’un air bougon. Moi, je l’ai pas eu, c’est pas non plus une formalité le bac.

     - Excuse moi Laurent, admis sincèrement Céline. Mais tu sais, je suis vraiment contente ! Tu comprends, ça y est ! j’en suis sûre ! je veux devenir sage femme.

     - Wow ! Et c’est vraiment un beau métier ça !

     - Oui,

     - Donc c’est sûr ? Pas institutrice alors ?

     - Non, pas institutrice... Mais je pense que si j’hésitais, c’était à cause des études qu’il faut faire pour devenir sage femme... Mais je veux au moins essayer.

     - Ah bon, c’est si dur que ça les études de sage femme ?

     - Eh bien, il faut faire la première année de médecine pour entrer ensuite en école de sage femme.

     - Hein ? ah bon ? Purée, mais c’est une année de dingo la première année de médecine ! renchérit Laurent, décidément intéressé par le sujet.

     - Oui… et ça me faisait beaucoup hésiter, c’est une année vraiment très sélective.

     - Mais c’était aussi peut être à cause de Michaël ? devina-t-il.

     - Oui, pendant la première année j’aurais vraiment très peu de temps libre.

     - Et qu’est ce qu’il en pense ?

     - Ben… je ne lui ai encore rien dit.

     - Ah, oh eh ben… pas évident.

     - Oui, mais je veux devenir sage femme ! J’ai hésité comme ça assez longtemps.

     - Ben dit donc, t’as l’air décidée... Ah tiens attends, je crois qu’il y a du monde qui arrive.

     Laurent plissa les yeux pour mieux voir. Il discerna deux personnes sortir de sous les arbres couvrant le chemin descendant à la crique. Il devina Cédric et Michaël.

     - Ils sont deux, non ? s’interrogea Laurent.

     - Il y a mon Michaël et Cédric si je vois bien.

     - Oui oui, c’est bien ça.

     Contemplant encore une fois cette crique qui n’avait décidément pas changé depuis toutes ces années, Laurent oublia quelques secondes tout son monde, pour replonger un instant dans celui de son enfance... Il entendit de nouveau Cédric et Michaël les appeler : ils se trouvaient maintenant sur le banc de sable et allaient commencer à grimper sur les rochers.

     - Tu appréhendes d’en parler avec lui, hein ? L’interrogea Laurent.

     - Oui, un peu, répondit assez nerveusement Céline. Mais bon, j’y ai vraiment réfléchi et je veux le faire.

     - Je comprends, répondit-il simplement, ne sachant trop qu’ajouter d’autre.

     Ils se turent, regardant calmement les deux autres arriver, et qui avançaient maintenant quelque peu difficilement dans les rochers.

     - Salut ! Ben vous êtes à l’heure, il est neuf heures pile ! Leur lança amicalement Laurent une fois qu’ils étaient parvenus suffisamment près d’eux.

     - Salut ! Répondit Cédric, vous allez bien ?

     - Ouais, tranquille, Céline et moi on se racontait notre vie ! s’exclama Laurent tout en se levant. Vous allez bien tous les deux ?

     Michaël, qui embrassait déjà Céline, répondit :

     - Oh… eh ben oui, on discutait un peu... Vous saviez que Cédric part sur Paris ?

     - En septembre j’attaque là-bas, en prépa d’ingénieur, précisa sans attendre Cédric, visiblement heureux. J’ai reçu mon acceptation cette après-midi.

     - Ben dit donc, t’as du bol ! s’exclama Laurent.

     - Oui, et puis, je vais partir à Paris ! Déjà je suis trop content d’aller vivre en ville, mais en plus à Paris, là c’est vraiment le pied !

     - Tu vois, ajouta sans attendre Michaël, il est pas attaché à sa terre... Mais je sais pas moi, la Bretagne, ça ne va pas te manquer quand même ?

     - Mais non, là-bas c’est autre chose, ici je connais déjà.

     - Ouais peut être, mais par exemple ici je me sens chez moi, rajouta Michaël, alors je n’aimerai pas vivre là-bas, parce que je connais pas, c’est la proie pour l’ombre… et puis ici c’est bien plus beau… et il y a la mer.

     - Quel extrémiste de la promotion de la Bretagne tu fais, Michaël ! s’esclaffa Laurent, puis s’adressant à Cédric, il rajouta : Mais c’est vrai ça, la mer ne va pas te manquer ?

     - Heu… non, répondit Cédric en haussant les épaules.

     Finalement Laurent, ne sachant trop quoi rajouter, se frotta les mains d’impatience, balaya du regard les trois autres, et le sourire aux lèvres, leur demanda :

     - Alors, on va prendre les bouteilles? 

     - On n’attend pas les autres ? intervint Céline.

     - Oh... Heu, ben on peut déjà aller prendre les bouteilles et commencer à boire un peu, non ? On ne sait pas quand ils vont arriver, et puis il faut préparer le feu.

     Devant une telle avalanche d’arguments, tous se laissèrent convaincre.

     Ils remontèrent tous vers le haut des rochers, là où la roche laissait place à une terre très en pente et qui montait quasiment verticalement. Il y avait plein de petits buissons qui s’étaient formés dessus, et sous ceux qui étaient au niveau du sol, ils avaient caché leurs bouteilles.

     Tous les quatre s’activèrent pour ramener sur leur rocher les packs de bières et les diverses bouteilles de vodka et de whisky. Certains qui n’aimaient pas boire des alcools forts purs, avaient aussi acheté du jus d’orange et du Coca.

     Ils ramassèrent aussi tous les vieux petits bouts de branches mortes qui se trouvaient un peu partout disséminés près des buissons. Ainsi ils rapportèrent assez de petit bois pour faire le feu. Laurent accumula un tas et mit le reste de côté pour plus tard. Il plaça une poignée d’herbes sèches sous le bois, sortit son briquet, le plaça sous les herbes, et consciencieusement fit lécher les flammes sous toute leur surface.

     - Wooch ! putain ça brûle, s’exclama-t-il en retirant violemment sa main de sous le feu. Bon, je pense qu’il devrait prendre là, on va bien voir.

     Tous les quatre contemplaient religieusement le feu. Une voix lointaine les sortit de leur méditation.

     - Ooouuuhhh ooouuuuh ! C’est nous !

     C’était Marion, accompagnée de Philippe, qui arrivait.

     - SALUT VOUS DEUX, s’écria Laurent en réponse.

     - Salut ! Répondirent en cœur les deux retardataires.

     Deux minutes plus tard, ils étaient tous les six réunis sur le rocher. Marion tout de suite expliqua la raison de son retard :

     - Houlala, je suis un peu en retard c’est vrai. Mais bon, j’hésitais à acheter des clopes. Et puis finalement j’y suis allé au dernier moment, et j’ai dû faire un détour, et à pied ça m’a pris du temps.

     - Ah, t’as craqué alors ! commenta ironiquement Laurent.

     - Bah ! juste pour ce soir... Je ne me sens vraiment pas bien d’avoir raté mon bac. Alors un petit paquet de clopes... ça me détendra, non ?

     - Les fumeurs trouvent toujours toutes sortes d’excuses pour fumer ! Maugréa Michaël en retour.

     - Oh ! eh ! pour une fois, hein ! rétorqua Marion un peu énervée.

     Elle se tourna vers Philippe, et vit qu’il ne disait rien, toujours l’air penaud. Alors elle continua :

     - Et j’ai croisé Philippe en arrivant : il était en haut du chemin à regarder au loin, perdu dans ses pensées.

     - Oui, poursuivit Philippe, je me sentais pas bien à cause de cette aprèm, et je me demandais si j’allais venir et descendre avec vous faire la fête ou pas.

     - Ben finalement t’es venu ! c’est cool ! Et puis on va passer une bonne nuit et se détendre, compléta Cédric.

     - Au fait, pourquoi on s’installerait pas sur le vivier ? suggéra Marion. Ca pourrait être sympa, non ?

     Le vivier était un bâtiment rectangulaire en béton, installé sur les rochers. Il servait aux pécheurs pour y stocker hors de la mer le contenu de leur pèche tout en les laissant dans l’eau et évitant donc l’asphyxie de leurs prises. Le bâtiment faisait bien quatre mètres de haut, et il n’y avait aucune fenêtre, tout simplement pour que l’eau apportée par la mer ne s’échappe pas lorsqu’elle baisse. Pour pouvoir y déposer et reprendre le contenu des pêches, il y avait juste une grille en barreaux métalliques sur le toit, et un gros escalier en béton sur un des côtés pour pouvoir y grimper à marée basse.

     - Heu non, ça vaudrait mieux pas, expliqua Laurent. Déjà on pourrait tomber du toit, et comme ce sont les rochers qui sont en dessous... En plus, vu la charge qu’on risque de se prendre ce soir, ça ne serait pas très prudent... Et puis surtout, quand la mer est haute, le vivier est la plupart du temps recouvert par la mer… alors bon, si on veut passer la nuit à boire, on sera mieux ici que là-dessus.

     Marion, tournée vers la mer, considérait le vivier, enraciné sur les rochers proches du banc de sable, il se trouvait à mi-chemin entre eux et les bateaux, et gâchait quand même un peu la beauté du paysage, même si avec le temps, on finissait par ne plus y faire attention.

     - D’accord ! admis t’elle finalement, l’air un peu triste. C’est vrai, t’as raison. C’est con, je trouvais ça bien... Mais bon, ok.

     Cédric se pencha, éventra un pack de canettes de bières, s’en saisis d’une, et la mettant en évidence devant lui, demanda :

     - Bon ! allez, on attaque ?

     - Ouais t’as raison, lui répondit Marion avec joie.

     Ils se saisirent tous d’une bière, Laurent ouvrit la sienne et la leva haut en l’air.

     - Eh bien, comme je ne peux pas dire qu’on peut tous trinquer pour l’obtention du bac, eh bien... TRINQUONS AUX VACANCES !

     - Ouais, t’as raison, rajouta Cédric, AUX VACANCES !

 

*

 

     - Ca va Michaël ?

     Pas de réponse, il demeure sans expression, le regard figé sur moi.

     - Michaël, eh ! Ca va ? T’es pas beau à voir... Qu’est ce qui s’est passé ? Hein, dis ?

     Il me fixe, toujours sans rien dire ni bouger. Je me sens mal, je prends un peu peur.

     - Hein dis ! Qu’est ce qui s’est passé ? Pourquoi t’es comme ça ? Où sont les autres ?... Qu’est ce que j’ai fait hier soir ?

     La panique monte en moi, je veux le secouer pour qu’il me réponde, mais au moment où je le touche, il tressaute et se lève d’un bond. Il ne tient pas très bien debout, titube un peu, manque de tomber, et tout en me fusillant d’un regard, épouvanté, il commence à me dire :

     - Laurent… tu… ne… tu… tu ne va pas me faire de mal hein ?

     - Hein ? Mais non ! voyons, je ne vais...

     - T’as dessaoulé hein ?

     - Heu, oui, mais qu’est ce qu’il y a ?... Mais dis-moi !

     La panique me gagne de plus belle, je me sens mal, toujours accroupi, avec lui debout devant moi… alors je me lève, et immédiatement, l’air terrifié, Michaël recule de quelques pas.

     - AH NON, NE ME TOUCHE PAS !

     - Mais qu’est ce qu’il y a, qu’est ce que j’ai fait ? je lui demande, complètement désespéré.

     - MAIS C’EST DINGUE CA, TU NE TE SOUVIENS PAS ! me crie Michaël, l’air complètement affolé.

     - Mais… heu, non, je... Non, je ne me souviens pas, j’avoue d’une vois faible. J’ai trop bu, bordel ! je ne me souviens pas !

     - Heu… écoute (Michaël me semble un peu plus calme). Tu ne t’approches pas de moi d’accord ? Peut-être que là t’as l’air mieux, mais hier soir t’as bien faillit me battre à mort ! Et les autres, je ne sais même pas ce qu’ils sont devenus ! ... ou ce que t’en à fait : t’étais comme fou furieux !

     - Te cogner ! Mais pourquoi ? je demande, totalement médusé.

     - Ben je sais pas moi ! T’as pas eu ton bac, t’as trop bu, tu t’es énervé, et puis t’es parti en couille, voilà ce qu’il y a !

     Je reste bouche bée, sans réponse. Michaël reprend.

     - Bon écoute, quoi qu’il en soit, je préférerais te savoir loin de moi, et t’as assez fait de conneries comme ça.

     Il s’interrompt pour réfléchir, puis reprend :

     - Tu ferais mieux de partir, de rentrer chez toi... Je sais pas moi ! Mais vas-t’en ! Moi j’ai une gueule de bois d’enfer, mais je vais rester ici pour voir si les autres sont encore là.

     - Mais je...

     - Non, tu ne pourrais pas m’aider, m’interrompt Michaël. Je n’ai franchement pas très envie de te savoir à côté de moi après ce que tu m’as fait hier... Alors fout le camp !

     Je veux lui dire que je vais mieux, que je ne suis plus saoul, que je veux l’aider, mais à peine ai-je balbutié quelques mots, que sans me quitter du regard, il insiste.

     - Barre toi ! j’te dis !... Ça vaut mieux.

     Je le regarde, désespéré, mais il reste de marbre, son regard dur et froid tend à me dire de ne pas insister. Je me sens noyé sous la culpabilité. J’ai peur de ce qu’il va découvrir en fouillant le coin. Néanmoins, ne voyant pas d’autre choix possible, sans plus rien dire, je me retourne vers la petite route qui quitte la crique, et m’en vais lentement en boitant.

 

*

 

     La première bière fit place à une seconde, puis à une troisième... Déjà une heure était passée, les discussions allaient bon train. Le jour s’en était allé, faisant progressivement place à la chaude lumière du feu de bois. Tous les visages se muaient depuis dans un océan de douces nuances jaune-orangé qui se mêlaient à l’obscurité de la nuit. Les yeux brillaient, chacun se sentait heureux, se narguant de ses soucis, oubliant le temps qui passe.

     Laurent sans mot dire sortit une cigarette de son paquet, l’éventra à l’aide d’une clé de son trousseau. Disposa le tabac sur plusieurs feuilles de papier à rouler qu’il avait collées entre elles, émietta une petite boulette qu’il sortit de sa poche... et roula le tout. Puis, le sourire aux lèvres, il parcourut du regard ses amis, et demanda :

     - Quelqu’un veut fumer un peu ?

     - Ah ouais ! moi ça me dit ! s’exclama Marion d’une voix vigoureuse.

     - Ouh là ! toi t’es déjà amochée ! Lui fit remarquer Laurent tout en rigolant. Fait gaffe, l’alcool et le shit, ça fait parfois un mauvais mélange, tu pourrais être malade.

     - Raaaah ! J’m’en fou ! Et puis toi t’as bu aussi, non ?

     - Ouais, sûr, mais je fume depuis longtemps déjà… Bah ! allez, tiens !

     Marion se saisit du joint que lui tendait Laurent, elle inspira longuement : La fumée âpre envahissant la bouche ainsi que la gorge lui donna un peu envie de tousser, mais elle se retint... Elle prit trois ou quatre bouffées puis rendit le joint à Laurent, celui-ci le porta à sa bouche et aspira longuement.

     - On est bien là quand même ! soupira Laurent de plaisir.

     - Ouais, c’est vrai, c’est vraiment reposant, rajouta Cédric.

     - Ben tu vois Cédric, t’arrives quand même à aimer d’être ici, non ? ne put s’empêcher de faire remarquer Laurent.

     - C’est vrai qu’une soirée au coin d’un feu, au bord de la mer… j’aurais du mal à dire que ça me déplaise, c’est sûr ! Mais je suis quand même trop content d’aller à Paris en septembre...

     - C’est parfois en quittant ce qu’on aime, qu’on se rend compte... qu’on l’aime ! justement ! rajouta Céline à l’intention de Cédric.

     - C’est peut-être vrai… bah ! Je verrai bien !... Mais dis Céline, et toi tu pars où ?

     Céline parut gênée par la question : avec Michaël, son copain, à côté d’elle, elle allait devoir aborder le sujet avec lui, alors qu’elle aurait préféré attendre un moment plus propice. Elle baissa la tête, cherchant quoi dire...

     Cédric, impatient d’obtenir une réponse, reprit :

     - Ben, heu, qu’est ce qu’il y a ? Tu vas aller où ? la pressa-t-il.

     - A Rennes, répondit-elle sans plus réfléchir davantage.

     - A Rennes ! répéta Cédric, visiblement content pour elle. Ben c’est cool ! Tu hésitais avant, non ? Donc maintenant, tu sais ce que tu vas faire alors ?

     - Oui, répondit-elle, gênée. Je me suis décidée, et...

     Inquiète du silence de son ami, elle se retourna vers Michaël : il restait prostré, sans bouger. Elle se dit, avec une certaine crainte mêlée de lassitude, qu’il fallait qu’ils en parlent tous les deux... et maintenant.

     - Heu… tu veux qu’on parle Michaël ?

     - J’aimerais bien… ouais.

     - Tu nous excuses Cédric ? demanda poliment Céline, se tournant vers lui.

     - Ah !… ok, je m’en vais, je...

     - Non reste là ! le corrigea-t-elle, je voulais juste te dire par là que j’allais te laisser pour aller parler avec Michaël.

     - Oh, heu… d’accord, pas de problèmes.

     Céline se leva gracieusement, Michaël fit de même et la suivit...

     Cette fille, toujours bien habillée, avait toujours eu l’admiration de Cédric pour son flegme et sa bonne tenue. Il la regardait s’en aller, elle se confondait progressivement avec la pénombre tandis qu’elle quittait la chaude lumière du feu pour s’avancer avec Michaël dans l’obscurité nocturne.

 

*

 

     Ma tête me tourne tellement je me sens troublé, tout se mélange dans mon esprit. Je suis terrifié à l’idée de ce que j’ai pu faire : Ce n’est pas la première fois que je bois à ne plus me rappeler ce que j’ai fait, mais cette fois-ci, je sens que j’ai dépassé les bornes... pire ! que j’ai fait du mal... au moins à Michaël… et peut-être plus... : Peut-être que les autres étaient encore là-bas.

     Je commence à gravir le chemin vaguement bitumé qui part de la crique pour monter vers la route. Alors, peut-être dans un dernier espoir d’apercevoir les quatre autres, je me retourne... Mais, je ne vois que Michaël, qui ne bouge pas, toujours debout, me regardant fixement partir. Il n’y a avec lui ni Cédric, ni Marion, ni Philippe ou Céline.

     L’angoisse m’étreint tellement que j’en ai mal au ventre, je baisse la tête, honteux et malheureux. Je refais face au chemin et commence à grimper lentement, péniblement. Le poids de la culpabilité se fait de plus en plus lourd sur moi, et je ressasse les paroles de Michaël sans cesse. J’aimerais ne pas être moi, mais quelqu’un d’autre, pas celui écrasé sous les problèmes, le doute et la honte... En prime, mon échec au bac vient se mêler au flot de mes troubles, et me fait sentir plus encore accablé par les remords. Finalement, parvenu à la moitié du chemin qui monte vers la route, je n’en peux plus d’être dans cet état, et je décide de m’asseoir au bord du chemin pour me calmer un peu.

     Assis sur une vieille souche d’arbre coupée depuis longtemps, je me sens encore plus seul : Pas un bruit à part celui de quelques voitures au loin. Je me sens désœuvré, j’ai peur de ce qui va m’arriver, je ne sais même pas quoi faire une fois rentré. A cette idée, face à cette vision de mon impuissance, je suis pris d’un élan de panique mêlé de détresse... Je plonge alors ma tête dans mes mains, et pleure en silence, gémissant piteusement de temps à autre.

     L’angoisse me tord l’estomac, mon esprit désemparé cherche une solution, cherche à comprendre… mais rien ne vient. Je finis par être complètement paniqué à l’idée de rentrer chez moi. Et progressivement l’idée de revenir sur mes pas se dessine petit à petit dans ma tête : Finalement je me dis que redescendre à la crique et de retrouver Michaël me fait moins peur que de rentrer chez moi... Et au moins si les quatres autres sont encore en bas, ce serait quand même sûrement utile que j’aide à les rechercher.

     J’évite de penser au pire (à eux quatre dans le même état que Michaël ou pis encore) et je me lève, sèche mes larmes, puis redescends timidement vers la crique.

 

*

 

     - Et tu comptais me le dire quand ? lâcha subitement Michaël.

     Céline s’arrêta de marcher et se retourna face à lui :

     - Je me suis vraiment décidée qu’aujourd’hui !

     - Alors t’aurais pu me le dire tout à l’heure !

     - Oui, mais j’attendais un peu, tu...

     - C’est à Rennes hein ? l’interrompit Michaël, qui visiblement ne voulait pas entendre plus d’explications.

     - Heu… oui.

     - Mais c’est à plus de deux cents bornes d’ici ! Tu n’aurais pas pu trouver plus près ?

     Céline ne répondit rien.

     - Et c’est pour faire quoi ?

     - Sage femme, répondit-elle sans attendre plus longtemps, ainsi libérée de ce qu’elle voulait lui dévoiler.

     A ces mots, Michaël se raidit… puis se mit à tourner en rond d’un pas pressé, l’air excédé :

     - Hein ? Mais, et pour la première année ?

     Céline hésita.

     - J’aurais très peu de temps libre pendant un an, finit-elle par répondre.

     - Mais… enfin, t’imagines ? On se verra quand ?

     - Oui… je sais...

     - Mais… t’as pensé à moi ?

     - Oui, mais je veux vraiment tenter ma chance ! Et peut-être que je pourrai rentrer de temps en temps ici.

     - De temps en temps ? Mais pas tous les week-ends, hein ? s’enquit immédiatement Michaël.

     - Heu, non, je n’aurais pas le temps, il y a trop de choses à étudier en première année de médecine pour que je me le permette.

     - Donc on ne se verra quasiment jamais ! conclut-il d’un ton aigri.

     - Mais toi, tu ne pourrais pas venir de temps en temps m’y voir ? proposa Céline, qui cherchait désespérément une solution palliative.

     - Heu… bof...

     - Ecoute, moi je n’y suis pour rien si tu ne veux pas bouger d’ici ne serait ce que de temps en temps, l’accusa-t-elle, en désespoir de cause.

     - Mais tu m’aimes à la fin pour me laisser tout seul comme ça ici, hein ?

     - Ben je te retourne la question : Tu sais maintenant que je veux devenir sage-femme, et tu ne veux pas faire un effort pendant une année scolaire ?

     - Mais quasi sans se voir ! l’interrompit Michaël.

     - Je n’aurais pas le temps de venir souvent ici, c’est sûr. Mais si toi tu passais me voir pendant une journée de temps en temps, on se verrait un peu plus, non ?

     Michaël resta tête basse et sans bouger, quelques secondes, puis relevant la tête, lança :

     - Tu te crois maligne hein ?

     - Heu… pardon ? répondit Céline, fronçant les sourcils, étonnée.

     - Ouais, parce que pendant tout ce temps tu ne feras peut-être rien d’autre que d’étudier ?

     - Heu, mais oui, je...

     - Non mais tu me prends pour un abruti ? Tu vas aller avec d’autres mecs, hein ? j’en suis sûr !... Ben c’est clair ! si t’es aussi loin... ne va pas me faire croire que tu vas bosser nuit et jour, sept jours sur sept...

     - Mais si ! il le faudra bien si je veux y arriver ! Mais Michaël, qu’est ce que...

     - Tu ne m’aimes pas vraiment, hein ?

     Les larmes commençaient à gagner les yeux de Céline, ce qu’elle craignait se déroulait...

     - Mais si !

     - Mais non ! Arrête de mentir ! autant se séparer tout de suite, ça vaudrait mieux !

     - Oh non… je ne veux pas ! fit-elle, la voix chevrotante.

     - Et toi, ça t’arrive de penser à ce que je veux ? répondit-il d’un ton grave, même si intérieurement il se sentait satisfait de l’avoir ébranlée.

     Céline s’était assise, maintenant en pleurs. Ceux-ci redoublèrent quand elle releva la tête et s’aperçut que Michaël était déjà reparti et l’avait laissée seule, noyée dans ses tourments.

 

*

 

     Je compte retrouver Michaël à la crique, pourtant, arrivé en bas du chemin, je ne l’y vois pas. J’imagine qu’il est peut-être parti dans les rochers, je l’appelle alors d’une voix un peu timide : mais rien, pas de réponse. L’idée me vient de crier plus fort, mais je la rejette : Finalement je pense que je serai plus à l’aise, seul, pour chercher dans les rochers... et aussi parce que Michaël ne voudra sûrement toujours pas que je l’approche.

     Je descends les galets avec difficulté, et arrivé sur le sable, je ne sais trop où aller chercher. Des deux côtés, le banc de sable est entouré par les rochers, mais comme hier soir nous étions sur la gauche, du côté ou se trouve le vivier, je décide d’aller chercher par là. Puis l’idée se précise dans ma tête : autant aller voir vers le feu de bois qu’on avait établi la veille, il y en sera peut-être encore resté là, à cuver leur alcool !

     Cette pensée me rassure un peu, je persiste à me dire que je vais les retrouver là où nous avions établi le feu, et j’y vais sans attendre. Sur le sable, je marche en boitant, mais sur les rochers, ma cheville me fait trop souffrir alors je m’appuie souvent sur les mains et progresse quasiment à quatre pattes. Je repère non loin de moi un rocher relativement plat et décide de passer par là. Arrivé dessus, je me remets debout pour avancer un peu plus vite… et je me fige : Céline est étendue un peu plus loin, face tournée vers les rochers : je l’ai tout de suite reconnue par sa jupe verte qui lui va si bien. Elle la porte toujours, mais elle n’a plus de chemisier et je ne vois sur son dos que l’attache de son soutien-gorge. Autour de sa tête, il y a une grande tache sombre sur le rocher. Je frémis, je comprends qu’elle ne doit pas être en train de dormir : Il y a cette tache… et sa peau me semble bien trop blanche.

 

*

 

     Michaël réapparut à la clarté du feu. Ce fut Laurent qui l’aperçut en premier :

     - Alors, vous avez discuté ?

     - Ouais ouais...

     Laurent, remarquant qu’il était revenu seul, continua :

     - Elle n’est pas avec toi Céline ?

     - Heu… non, répondit-il un peu gêné.

     - Ben… heu… qu’est ce qui s’est passé alors ? l’interrogea Marion, qui avait de plus en plus de mal à parler correctement, son esprit envahi par le chanvre et l’alcool.

     - ... On s’est disputé, admit-il, l’air contraint.

- Mais… j’veux t’dire Michaël… elle va revenir ou quoi ? s’inquiéta Marion.

- Raaah, tu m’énerves ! Oui, elle va revenir, elle a mal pris ce que je lui ai dit et elle est restée dans son coin, à pleurer… c’est tout !

- Michaël, t’es pas sympa là... Tu devrais retourner la voir.

- J’suis pas sympa… j’suis pas sympa ! repris Michaël, visiblement énervé. Mais vous me faites chier à la fin ! vous vous êtes vu ? vous êtes complètement shootés ! Et ça veut donner des conseils, hein ?

- Putain t’es con toi ! rétorqua calmement Laurent.

- Quoi, je suis con ! Je suis con parce que je fume pas, hein ?

- T’es con parce que t’essaie de changer de sujet, voilà pourquoi...

- Putain, tu me fais chier, Laurent !

- Hé ! on te force pas à rester.

Là-dessus, Michaël ne répondit rien. Il demeura debout, fusillant Laurent du regard pendant de longues secondes. Puis il ramassa une bouteille de vin, et alla s’asseoir le plus loin possible du groupe, tout juste encore éclairé par la lumière du feu.

     Cédric et Philippe, eux, étaient restés silencieux. Finalement, Cédric se tourna vers Laurent et à voix basse lui avoua :

- Quel con !

- Ouais… il commence à me traîner sur les nerfs lui.

Puis se tournant vers Philippe, Cédric continua :

- Ben dis, Philippe, tu as l’air bien calme depuis tout à l’heure.

Celui-ci, en retour releva la tête, l’air penaud.

- Ben t’as vraiment pas l’air en forme, renchérit-il encore.

- Ben, pfff… commença péniblement Philippe. Ça m’a fait vraiment mal de l’avoir vu cette après-midi dans la cour, et là avec l’alcool, ça a tendance à augmenter mon mal-être... Je ne devrais peut-être pas boire quand je ne me sens pas bien comme ça... j’aurais pas dû venir ce soir...

     - Bah ! mais si ! ... Allez… tiens, tu veux une clope ? lui proposa Cédric, tout en lui tendant son paquet.

     - Heu, oui tiens, pourquoi pas, répondit-il avec le sourire, tout en prenant celle que Cédric avait déjà un peu sorti du paquet.

     Il lui tendit son briquet allumé, Philippe se pencha vers la flamme et inspira longuement. Cédric reprit :

     - Tu te sens vraiment mal à cause d’elle, hein ? Et tu ne vois pas comment tu pourrais faire pour te sentir un peu mieux ?

     - Oh oui, je souffre et ça ne me lâche pas, j’ai l’impression que ça ne s’arrêtera jamais.

     - Heu... On peut en parler si tu veux ? lui demanda Cédric avec un peu d’hésitation.

     - Bah, pourquoi pas !

     - Alors si ça te dit on pourrait se mettre un peu à l’écart, au calme, pour discuter...

     - Heu, ouais, après tout, on sera peut-être mieux, c’est vrai, t’as raison.

     Ils se levèrent tous deux, et quittèrent la lumière du feu.

     Après avoir un peu marché, s’assurant qu’ils étaient hors de portée d’être entendu par les autres, Cédric proposa à Philippe de s’asseoir. Ils s’installèrent côte à côte au bord d’un rocher.

     Cédric, à son tour, s’alluma une cigarette :

     - Alors, elle va aller dans la même ville que toi à la rentrée ?

     - Marie ?... non… elle sera loin, balbutia-t-il : La simple idée d’être éloignée d’elle le terrifiait et le rongeait au plus profond de lui.

     - Tu vois Philippe, repris calmement Cédric, ce qui ne va peut-être pas, c’est que tu regardes tout du mauvais côté. Tu penses tout par rapport à Marie qui t’a quitté, tout te ramène à elle, tout te ramène à ta peine.

     - Mais je n’arrive pas à ne pas penser à elle ! s’offusqua-t-il, excédé.

     - Oui, tu ne fais que penser à elle, c’est normal parce que tu l’aimes, c’est sûr, mais elle t’a quitté, et tout ce que tu gagnes à continuer à l’aimer comme ça, c’est de souffrir.

     - Mais qu’est ce que tu veux que je fasse d’autre ? hein ?

     - Comme je viens de te le dire : si tu voyais les choses de l’autre côté ?

     - Qu’est ce que tu veux dire par là ? s’enquit Philippe, un peu plus calme.

     - Ben tu devrais peut-être voir les choses de l’autre côté… d’une manière différente quoi ! Tu me dis qu’elle sera loin de toi, et ça te fait souffrir... Eh bien pense-le d’une manière différente : Dis-toi que tu ne craindras pas de la croiser dans les rues, par exemple !

     - Hmmm hmmm… acquiesça-t-il, l’air dubitatif.

     Emporté sur sa lancée, Cédric continua :

     - Et tu vois aussi, cette après-midi tu l’as croisée dans la cour, elle était avec un autre et ça t’a fait du mal, non ?

     - Oui… beaucoup, gémit-il, les yeux un peu trop humides.

     - Eh bien là tu vois, tu te sens vraiment mal. Alors que tu pourrais penser différemment : Par exemple qu’elle n’est même pas triste de n’être plus avec toi puisqu’elle est avec un autre… alors pourquoi t’irais t’en faire pour une fille qui ne t’aime pas... Je ne sais pas… essaie de ne plus la mettre sur un piédestal… tu vois ? fais-en la tomber !

     - Mais tu crois que c’est si facile ? brailla Philippe.

     - Je ne te dis pas que c’est facile, je te dis que ce peut être un moyen pour que tu ailles mieux ! Ouais… pas facile c’est certain, mais peut être aussi nécessaire à faire pour que t’arrives, au fur et à mesure, à penser à autre chose qu’à elle.

     - Je sais plus trop… penser à elle… en mal !… heu… dur, tu sais.

     - Oh, je sais que c’est dur ! tout n’est pas toujours facile, affirma Cédric d’un air consentit, ne laissant paraître qu’il avait prémédité cette réponse depuis l’après-midi.

     - Pourquoi dis-tu ça ? On dirait que pour toi non plus ça n’a pas toujours été la joie ? l’interrogea Philippe.

     Cédric porta sa cigarette à la bouche et en tira une grande et longue bouffée. Il se sentait nerveux : le moment qu’il s’était imaginé avant de venir à la soirée arrivait. Comme il l’avait prévu, Philippe demandait à en savoir plus sur lui. Alors maintenant il avait la voie libre… la voie libre pour le lui dire :

     - Non… ça n’a pas toujours été évident pour moi non plus, annonça Cédric.

     - Ah bon ? Ben si tu veux tu peux en parler, comme ça ce ne sera pas toujours de moi qu’on parlera.

     - Eh bien comment dire...

     Il s’interrompit et de nouveau tira profondément sur sa cigarette, dans sa poitrine, son cœur battait la chamade, la tête commençait à lui tourner.

     - Bon… ben voilà, pour moi pour l’instant ma vie n’a pas été toujours une partie de plaisir non plus... Heu… comment dire...

     - Oui… dis-moi… qu’est ce qu’il y a ? s’inquiéta Philippe, voyant son ami hésiter de plus en plus.

     - Bon… ben... Je ne sais pas trop comment dire… mais voilà… je suis homo.

     - Hein ? Philippe ne put cacher son étonnement tellement sa surprise fut grande.

     - Ben oui...

     Philippe ne savait plus trop que dire, un peu décontenancé par la nouvelle. Le silence régna pendant de longues secondes. Cédric attendait une réponse, une réaction de son ami. Alors, face à son mutisme, il renchérit :

     - Tu m’as déjà vu sortir avec une fille ?

     - Heu… à bien y réfléchir… non, c’est vrai.

     - Alors tu vois !

     Le calme domina de nouveau. Philippe, gêné, ne savait trop que penser, l’idée que son ami voulait peut-être lui faire des avances vint le secouer.

     - Tu sais, repris Cédric, je l’ai pas trop choisi, voire pas du tout… au début, je n’y ai pas trop fait attention quand mon regard s’attardait sur des gars dans la rue... ou à l’école aussi... et puis ça ne m’a pas lâché. Alors, tu vois, aujourd’hui je n’ai plus un doute sur cela, même si ici, je ne peux pas vraiment vivre ma vie...

     - Alors tu dois être heureux de partir à Paris, non ? finit par lâcher Philippe.

     - Oh oui je le suis ! c’est clair ! ... Bon j’aurais beaucoup de boulot en prépa, c’est sûr, mais je pourrai quand même sortir un peu et vivre ma vie ! Parce qu’ici je me sens seul… d’ailleurs si je n’avais pas eu mon bac et qu’il m’aurait fallu rester ici un an de plus, je crois que j’aurais vraiment pété les plombs.

     - Ah ouais, à ce point ?... je vois… Au fait, tu disais que tu regardais des gars à l’école aussi ? Héhé ! heu… qui tu trouvais pas mal par exemple ? Demanda Philippe d’un air faussement détendu.

     - Heu… ben… heu…, balbutia-t-il en se reprenant une cigarette.

     Ses mains tremblaient, Cédric transpirait la nervosité, Philippe comprit alors assurément ce qu’il voulait encore lui dévoiler.

     - Qu’est ce qu’il y a Cédric ?

     Celui-ci resta figé pendant un temps, visiblement concentré, fixant le sol… pour diriger subitement son regard vers Philippe :

     - Ben comment dire… toi par exemple.

     - Tu veux dire que… que… que je te plais ? prononça-t-il finalement, gêné.

     - Heu… oui.

     Le silence revint. Cédric trépignait intérieurement dans l’attente d’une réaction. Il attendait les mots, cette réponse de Philippe, celle qu’il avait tant espérée et fantasmée.

     - Ecoute Cédric...

     - Oui, répondit-il la gorge nouée par l’anxiété.

     - Ben, je ne sais pas comment te dire...

     - T’es pas intéressé, le coupa Cédric, soudain désespéré.

     - Oui, Voilà, répondit Philippe, soulagé.

     Le silence reprit encore sa place, insidieux.

     - Heu… ça va ? s’inquiéta Philippe.

     Cédric, les lèvres fermement serrées et les yeux grand ouverts fixait de nouveau le sol. Il était encore un peu plongé dans son océan de tension, et déjà submergé par la désillusion : Qu’est ce qu’il s’imaginait ? que Philippe allait lui sauter au cou ? Que toutes les fois où il avait fantasmé son ami cachant une deuxième personnalité était vraiment réalité ?

     - Allez, t’en fais pas, reprit Philippe d’un ton apaisant. Tu sais, ça va, je ne vais pas le prendre mal.

     - Ah b